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Par Jacques Lemieux de l'association pour le développement d'une politique de la lecture.

Nuit du Patrimoine - Samedi 16 septembre 2000

 

 

Je suis Baïse... le fleuve Baïse !

Depuis que vous m'avez encorseté entre vos quais... domestiqué dans vos écluses.. enjambé par vos ponts.. le fais partie de votre paysage.. Vous ne me voyez plus ! Alors, de temps à autre, pour vous rappeler que je suis là, pour vous rafraîchir la mémoire, en quelque sorte, je pique une vilaine colère.. je fais le gros dos..je sors de mon lit.. j'inonde.. mais je ne n'aime pas ça ! De toutes mes filles.. Nérac la gracieuse.. Mirande la jolie..  Flaran la sainte.. Condom, l'aînée, est ma préférée. Ce soir, vous allez m'écouter quelques instants.. quelques instants seulement.. parce que, moi aussi, je suis votre patrimoine ! Tout à l'heure, quand vous arpenterez les rues de la ville, il y aura bien quelqu'un pour vous expliquer.. savamment.. cela va de soi.. que l'histoire de Condom se confond avec celle de son abbaye.. C'est vrai, bien sûr.. mais un peu court ! Tout juste un petit millénaire ! qu'est-ce c'est un millénaire pour moi qui roule mes eaux depuis.. je ne sais plus.. des centaines de millénaires, sans doute ?

Et au cours de ces centaines de milliers d'années.. vous pensez.. il s'en est passé des choses ! J'en aurais des histoires à vous raconter ! Une nuit, même celle du Patrimoine, n'y suffirait pas. Alors, rassurez-vous.. je ne vais que l'entrebaîller.. la porte de votre histoire.

 

Au début, il y avait personne.. et ce fut un très long début. Et puis, ils sont arrivés les hommes.. Peu à peu, ils se sont installés sur la colline que la Gèle et moi, on avait façonnée. Pas fous, les ancêtres ! Eux au moins, ils ne craignaient pas les inondations ! Leur oppidum.. leur village si vous préférez.. ils l'ont appelé.. « Condatemagos ».. « le marché du confluent ». Moi qui ai un œil en amont et un œil en aval.. je savais déjà que « Condatemagos » deviendrait.. « Condom » et que pour des raisons que je dois taire en public.. mais que vous connaissez.. ce nom polisson.. « Condom » serait bientôt célèbre.. dans le monde entier. Moi qui vous parle, j'ai vu passer, à gué, puis sur les ponts de fortune.. les légions romaines de Crassus..

 

les cohortes de Teutomatos, le roi des Nitiobriges.. un vrai gascon celui-là, surpris dans sa tente, -n- à Gergovie.. alors qu'il faisait sa sieste ! J'ai vu.. les hordes des Wisigoths et autres Ostrogoths.. l'armée des Francs.. les vaincus de Roncevaux.. J'ai vu.. ou cru voir.. le diacre Théodore guidant, ici même, pour y édifier la première église.. celle du Saint Sauveur.. Areste, le patriarche de Jérusalem et le pape Léon.. lis apportaient avec ceux un morceaux du linceul du Christ, une once et demie de la Très Sainte Croix, le Vase du Graal et bien d'autres précieuses reliques.. J'ai vu la lueur des incendies.. la fuite précipitée des uns et des autres.. tantôt Anglais.. tantôt Français. J'en ai vu de toutes les couleurs.. vous dis-je

 

J'ai vu.. mais aussi entendu.. l'ai entendu.. le hurlement des Parpaillots que l'on précipitait dans mes eaux.. mains liées.. crâne fracassé. les sanglots des mères pleurant leurs enfants que la Peste avait fauché. ' les vociférations des vainqueurs, les gémissements des vaincus. J'ai entendu.. le chant des moines, les éclats de rire de la foule faisant ripaille, le roulement des charrois transportant les futailles, le brouhaha du port,

les jurons des marins. J'ai entendu.. le dernier sermon du dernier évêque de la cité, le « Ca ira » et la « Marseillaise » les cloches de la victoire et les acclamations d'un peuple libéré.. J'ai entendu.. Mais je vois bien que je vous ennuie.. que vous pensez que je radote.. Peut-être.. Vous avez compris pourtant que cette ville.. ma ville... votre ville.. je l'aime. Aimez la aussi.. Elle est si vieille déjà et si jeune encore. Aimez la.. Vous allez voir.. Elle ne manque pas de charmes. Mais n'oubliez pas. Quand vous passerez sur le pont Barlet ou sur celui des Carmes.. faites moi l'offrande d'un regard, d'une pensée ou d'un discret.. « Salut Baïse! »

 

A bientôt, sans doute..